Présentation :
Tout savoir — ou presque — sur la face cachée de l’euro, 9,50€. 96 p., SEFI, 9 novembre 2011. ISBN : 978–2896033409
Préfacé par le leader du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) — Jean-Pierre Chevènement, qui a annoncé sa candidature à la présidentielle de 2011 —, ce court recueil (d’un peu moins de 100 pages, bourrées d’horribles coquilles) rassemble des articles parus dans des journaux nationaux (Le Figaro, La Tribune, etc.) ainsi que des discours lors de Congrès du MRC, dont l’auteur est le Secrétaire national.
M. Moschetto souhaite remplacer les « 3 D » du néolibéralisme (décloisonner, déréglementer, désintermédier) aux « nouveaux 3 D », ceux de la démondialisation : dissocier (les banques traditionnelles du système bancaire parallèle, pour qu’elles restent dans leurs fonctions), déconnecter (plus de liens entre de banques de différentes secteurs) et démembrer (pour éviter le too big to fail). Cela bien sûr pour éviter une nouvelle crise.
Note : 3,5/5
Commentaire:
Dans le premier article, “L’euro: la France dépossédée”, M. Moschetto s’interroge sur le bien-fondé de cette monnaie unique: seulement 15% des ménages et 5% des entreprises font commerce à l’extérieur des frontières. La construction européenne imposée par l’institution de la Banque Centrale Européenne (BCE) à Francfort dans un système germanique d’orthodoxie budgétaire nous laisse nous interroger sur la légitimité de la BCE: pouvoir économique, agissant sur le politique, sans avoir été élu.
Ce que j’en retiens, en tant qu’europtimiste, c’est que M. Moschetto peine à trouver des raisons tangibles du “problème” que celui-ci causerait. Dans ce premier article, il explique qu’une seule place financière “résistera” au fédéralisme. “Par là, nous dit-il, Paris, Milan et Madrid ne seront plus que des places de province, envoie de disparition”. Mettons que cela soit vrai, que certaines places soient mises en retrait, qu’est-ce que cela peut faire ? Oui, à quoi au juste ? Dans un État fédéral, au sein d’une institution communautaire, ce sont l’ensemble des pays de l’Union qui sont représentés ! Alors que ce soit Francfort plutôt qu’une autre ville, cela reste de l’ordre du symbolique.
Je rejoins cependant Bruno Moschetto sur les dangers d’une politique économique “à l’allemande” étendue à l’Europe: lutter contre l’inflation pour lutter contre l’inflation, en ne regardant aveuglement que cet objectif sans considérer ses contreparties sur la croissance est un pari risqué.
“La France sera progressivement vidée de sa substance.”
Encore une fois, je ne suis pas d’accord. De nombreux souverainistes/eurosceptiques/néogaullistes voient en l’Europe un mastodonte étranger qui nous vole notre souveraineté pour agir à l’encontre des intérêts de la France. Rien n’est plus faux.
Tout d’abord, l’Europe, c’est la France. En partie tout du moins. La France est un des moteurs de la construction européenne, un des acteurs sans le soutien desquels de nouvelles actions sont impossibles. Ainsi, la France détient 74 sièges sur 751 au Parlement européen, soit près de 10% (l’Allemagne en a 96, l’Italie et le Royaume-Uni, 73). Les français sont donc représentés via les députés européens (élus au suffrage universel direct) qui agissent directement au sein de l’Union par l’organe législatif, le Parlement. Par ailleurs, et cela est confirmé par le Conseil constitutionnel, la France exerce un transfert de compétences et non un transfert de souveraineté. La France peut, à tout moment, sortir de l’UE. Enfin, l’intérêt économique et géopolitique de la France aujourd’hui réside dans la réussite d’une Union forte. La réussite de l’UE serait la réussite de la France: nous faisons plus de 60% de notre commerce extérieur avec nos partenaires européens.
Dans le deuxième article, publié en 2002, M. Moschetto prévoit que l’”on fera la queue chez le boulanger non pas parce qu’il manquera du pain mais parce qu’il manquera d’appoint”. Étonnante prophétie. Je me garderai de juger la théorie, je n’en ai pas les moyens, mais en pratique nous en sommes loin. Bien entendu, l’auteur réitère ses propos de perte de souveraineté : “Quand les victimes des plans sociaux seront dans la rue et que nos gouvernants, ayant abdiqué tout pouvoir économique et monétaire au bénéfice de Bruxelles, Francfort ou New-York [sic] ne pourront plus rien pour eux !”.
Je rejoins cet ex-“sciencespiste” (étudiant de Sciences Po) en un point: il y a un problème dans l’euro et l’Europe. Les prémisses des États-Unis d’Europe, d’une Europe fédérale, ont été fixées, mais la suite ne vient pas. Ce qui devait être une transition perdure aujourd’hui dans le temps, alors que nos gouvernants sont des convaincus d’une Europe des Nations. Nous sommes alors en équilibre sur un fil, avec d’un côté de la barre l’euro, et de l’autre côté Schengen, en train de marcher vers l’Europe fédérale. Il nous faut sortir de cet équilibre fragile et coûteux. Mais selon moi il s’agit d’aller vers plus d’Europe, pas moins.
Monnaie commune vs. monnaie unique
Une idée que je ne comprends que mal mais qui m’a l’air intéressante (même si je ne l’approuve pas) est celle d’une cohabitation de l’euro et des monnaies nationales. L’euro deviendrait alors non une monnaie unique mais une monnaie commune. Plusieurs problèmes sont toutefois posés : instaurons-nous un taux de change fixe ou un taux de change flottant entre les monnaies nationales et l’euro ? Si le flottement autorisé est trop important, que les banques centrales nationales n’arrivent pas à contrôler leur monnaie, on risque une implosion du système monétaire (cf. ce qui est arrivé au Système Monétaire Européen dans les années 70–80).
On débouche alors sur un long discours de M. Moschetto à l’université d’été du MRP. Celui-ci explique plutôt bien les mécanismes de la crise — malgré l’abus de tirets cadratins très mal employés, et changeant le sens initial de la phrase. Aucun lien n’est fait avec la “face cachée de l’euro”, ce qui laisse un doute sur la pertinence de cette longue partie dans ce recueil. En même temps, l’ouvrage est déjà très court, alors forcément… On y trouve cependant une distinction intéressante, surtout pour les novices en économie (dont je fais partie): il distingue d’une part les flux (c’est-à-dire les richesses produites, soit le PIB) et d’autre part les stocks (masse monétaire, capitalisation boursière, patrimoine foncier détenus par les acteurs économiques) et explique qu’une diminution de 10% du premier (donc de moyens pour les français) est plus sévère à subir qu’une diminution de 50% du CAC40. On observe alors le schéma suivant :
A la fin de ce discours, M. Moschetto nous parle enfin de l’Europe. Il nous est dit que le budget de l’UE ne dépasse pas 1,25% de son PIB, et que c’est un problème. C’est vrai: il faut l’augmenter. La variété des langues de l’UE serait aussi un problème, je ne le crois pas. Si les cultures peuvent l’être, les langues n’entravent cependant pas à elles seules les transactions et les relations entre États.
Par ailleurs, M. Moschetto nous affirme avec aplomb une chose : “en situation de plein emploi, une politique de l’offre doit être privilégiée; et en situation de chômage de masse, une politique de la demande doit prévaloir”. Certes. Mais dans notre économie mondialisée, cette proposition reste-t-elle vraie ? Ne risquons-nous pas en menant une politique de relance de s’endetter à un niveau très risqué (celui qui nous amènerait à perdre notre sacro-saint AAA, voire plus) au point de nous enfermer dans un cercle vicieux ? Une chose est sûre: il vaut mieux avoir tort ensemble, que raison seuls. En d’autres termes, si nous menons seuls une politique de relance importante, nous ferions la manne de nos partenaires qui se replient et tentent de baisser la valeur de leur monnaie pour booster leurs exportations. Dans ce cas, les consommateurs français achèteraient les produits venants de l’étranger, moins cher, et nous n’y gagnerions rien, au contraire : le multiplicateur keynésien ne saurait s’appliquer.
Il critique plus tard la condamnation systématique de certaines mesures (la dévaluation et l’endettement) par la “pensée dominante”. L’organisation d’une “résistance à la concurrence internationale des nouveaux détenteurs d’avantages compétitifs et attractifs […] naturels […] ou artificiels” me semble finalement quelque chose d’inévitable (la préférence communautaire, tout ça). Il faudra veiller cependant à plusieurs choses :
- Que ces protections soient justifiables et justifiées
- De ne pas contredire les engagements pris dans les traités internationaux
- De ne pas se tirer dans le pied: taxer le pétrole, c’est diminuer le pouvoir d’achat
Le risque du protectionnisme tel que le défend Bruno Moschetto, mais aussi le politique Arnaud Montebourg ou l’économiste Jacques Sapir dans La démondialisation est la diminution du pouvoir d’achat des français. Taxer la Chine, cela revient à augmenter le prix des chaussures, des ordinateurs, des télés, de l’électroménager, des nippes, bref : de beaucoup de biens de consommation des français. Réindustrialiser le pays ? A quel prix ? A quelle échéance ? Nous sommes aujourd’hui incapables de produire certaines choses. L’autarcie n’est pas possible, et certaines importations, comme le défend le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans La Mondialisation n’est pas coupable
, sont incompressibles. M. Moschetto propose alors une intéressante alternative à la logique Amérique/Asie qu’est la logique Europe/Afrique (en gros).
L’article intitulé “Sortons de la zone Mark” est intéressant. Il montre une chose: les limites de la construction de l’Union monétaire par l’institutionnalisation de la règle d’or (celle du non-dépassement de 3% du PIB de déficit) et de l’isolement de la BCE du pouvoir politique. La lutte contre l’inflation (c’est l’objectif de la BCE) n’est pas forcément une bonne chose aujourd’hui. En période de prospérité, c’est pertinent. Mais aujourd’hui l’inflation peut être vue comme un moindre mal !
L’auteur analyse aussi ici que l’euro est “le mariage de la carpe et du lapin”: deutschemark et drachme sont trop éloignés pour faire un euro stable. C’est vrai. Mais cela justifie aussi le fait que l’euro comme monnaie commune est impossible ! Un taux de change variable et l’euro n’aurait plus de sens. Un taux de change fixe, et cela revient à une monnaie unique. Peut-être un SME: un taux de change variable avec une amplitude possible à plus ou moins 10 ou 15% maximum ? Par la suite M. Moschetto conseille d’ailleurs cela, avec une zone monétaire multipolaire autour de trois zones (mark, livre et euro ?) et la création d’un SME II. Dans le prochain article, “Pour l’Europe : tout sauf l’austérité”, il préconise l’utilisation de la dévaluation et de l’inflation, qu’il caractérise respectivement de “correcteur des différences de compétitivité” et d’”effaceur de dettes pour tous les agents économiques”. Il y a un hic: si on efface les dettes de certains en faisant tourner la planche à billets, certains seront payés avec une monnaie ayant le seul prix du papier. L’inflation va bien aux débiteurs, mais pas aux créanciers… De plus, pour tout ceux dont les revenus ne sont pas indexés sur l’inflation (ou qui le sont en décalage, soit les retraités, RMIstes, etc.), la vie sera plus chère.
“Nul doute que l’économie a été sacrifiée pour sauver la monnaie”.
Pas faux. L’euro est surévalué, je le pense aussi. Dès lors qu’on admet que la parité “véritable” d’une monnaie n’est pas à prendre en compte (on pourrait pondérer la valeur qu’auraient les monnaies nationales de chaque État membres de la zone euro pour trouver la “vraie” valeur de l’euro), on peut alors jouer le même jeu que les États-Unis et la Chine: sous-évaluer pour faciliter les entreprises nationales et exporter.
S’en suit l’article “Pas de régulation financière sans nationalisation des banques”. M. Moschetto nous explique que les grandes banques sont “gardiennes des avoirs monétaires qui leurs sont confiés par les déposants et qui constituent la quasi-totalité de la masse monétaire” et que par conséquent elles doivent être “sous le contrôle permanent de l’État, garant constitutionnel de l’ordre monétaire, élément central de l’ordre social”. Pour autant, il affirme que les banques d’affaires ne sont pas collectrices d’avoirs monétaires mais participent au financement de l’économie via les ressources des marchés, et donc n’ont pas besoin d’être nationalisées. Je paraphrase, car je ne peux être que d’accord avec cet ex-PDG de la Société Bordelaise de Crédit Industriel et Commercial.
Le discours “Comment sortir de la logique des marchés financiers ?” est un peu trop technique pour moi et je ne saurai le commenter vraiment. J’en retiens une chose que j’ai trouvée intéressante. Lue comme ça elle parait évidente, mais elle enseigne beaucoup: “Les marchés [financiers] sont tout sauf logiques. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que contrairement aux marchés des biens et services, les actifs financiers ne sont pas auto-régulés par le niveau de leur prix. En effet, dans le cas des actifs réels, une augmentation de leurs prix entraîne un accroissement de la production offerte, et par là la baisse des prix. Il n’en est rien pour le prix des actifs financiers, la hausse de leur prix n’entraîne pas nécessairement l’apparition de nouveaux actifs sur les marchés susceptibles de freiner voire de corriger le mouvement à la hausse”. Je ne pourrai citer plus, mais le reste du discours est intéressant et permet d’expliquer certains mécanismes particuliers aux marchés financiers. Cette partie de l’ouvrage, contrairement à l’objet principal du recueil, s’avère très convaincante, notamment sur la stratégie des “nouveaux trois D”: dissocier/déconnecter/démembrer.
Dans l’article suivant“Le problème des dettes souveraines”, paru dans CIRCEE, M. Moschetto attaque l’euro fort qu’il appelle l’euro cher. Selon lui, l’inflation, qu’il qualifie de prélèvement obligatoire, a été complètement écartée des solutions possibles à cause des banquiers centraux, alors qu’elle n’a pas été remplacée. On veut de meilleures retraites, et une meilleure santé, mais en payant moins: nous voulons une chose et son contraire. Certes, la France ne décide plus de son inflation. Mais l’inflation est décidée par des experts qui sont des fonctionnaires européens (c’est-à-dire qu’ils travaillent explicitement et directement pour nous). Le problème est celui des traités: l’objectif central de la BCE est la lutte contre l’inflation. Alors qu’elle devrait baisser les taux, elle les garde à un niveau relativement très élevé. Il faut resolidariser, au moins en partie, le pouvoir monétaire et politique dans l’Union européenne.
Le même désaccord revient encore avec l’article “Le paradoxe mortifère de l’euro”. Je suis tout à fait d’accord avec l’analyse de M. Moschetto, qui voit la zone euro comme une zone monétaire parfaite mais non comme une zone monétaire optimale: “A une monnaie il faut un Etat, à un Etat, il faut un budget”.
Offrons à l’UE un véritable budget fédéral. Offrons à nos prétentions les moyens de les réaliser. Offrons-nous un avenir non sur le déclin mais sur la croissance: offrons nous une Europe fédérale